Tracta Type 4 "GePhi" (1926)
(Rétromobile, Parc des Expos de la Porte de Versailles, février 2018)
🚗 Tracta Type 4 « GéPhi » 1926 :
la traction avant entre dans l’histoire
🔧 Quand la traction avant devient une idée sérieuse
Au milieu des années 1920, l'automobile a déjà beaucoup progressé, mais une architecture reste encore largement cantonnée aux expérimentations : la traction avant. Faire passer la puissance aux roues directrices paraît séduisant sur le papier, mais sa réalisation pose un problème particulièrement délicat. Comment transmettre le mouvement à une roue qui doit simultanément tourner et braquer ?
C'est précisément à ce problème que s'attaquent Jean-Albert Grégoire et Pierre Fenaille. Le premier est ingénieur et passionné d'automobile, le second industriel et mécène. Ensemble, ils décident de construire une voiture capable de démontrer que la traction avant n'est pas une simple curiosité technique.
Leur solution repose sur un dispositif appelé à connaître une certaine postérité : le joint Tracta. Il permet de transmettre la puissance aux roues avant tout en autorisant leur braquage, sans les importantes variations de vitesse qui affectent les solutions classiques de l'époque. Une invention suffisamment importante pour donner son nom à la voiture, puis à la marque.
En 1926, une première automobile voit ainsi le jour. Elle reçoit le nom de Tracta Type 4, rapidement surnommée « GéPhi », en référence aux initiales de Grégoire et Fenaille.
🏎️ Une voiture conçue pour convaincre
Pour Grégoire, il ne suffit pas de faire fonctionner sa voiture dans la rue. Il faut démontrer que la traction avant peut être efficace, fiable et performante. Et pour cela, quoi de mieux que la compétition automobile ?
La Type 4 adopte une silhouette particulièrement basse et dépouillée. Le moteur est installé à l'avant et entraîne les roues avant, tandis que la transmission et le différentiel sont conçus autour de cette architecture inhabituelle. La voiture bénéficie ainsi d'une répartition des masses différente de celle des automobiles classiques à propulsion.
Le moteur retenu est un quatre cylindres SCAP de 1 100 cm³, développant environ 55 ch. La puissance peut sembler modeste aujourd'hui, mais rapportée à une voiture d'environ 700 kg, elle permet à la petite Tracta d'atteindre des performances tout à fait honorables pour son époque.
Surtout, elle démontre que la traction avant ne condamne pas une automobile à être lourde ou pataude. Au contraire, l'absence d'un long arbre de transmission vers l'arrière et la compacité de l'ensemble permettent de conserver une automobile légère et relativement basse.
🏁 Le Mans comme terrain d'expérimentation
La compétition va rapidement devenir le meilleur banc d'essai des Tracta. Dès 1927, une Type 4 participe aux 24 Heures du Mans et termine l'épreuve à une remarquable septième place.
L'année suivante, puis encore en 1929, les Tracta poursuivent leur présence dans la Sarthe. Le résultat brut importe finalement moins que l'expérience accumulée : pendant des heures, les voitures peuvent être confrontées aux contraintes d'une épreuve d'endurance particulièrement exigeante.
Pour Grégoire, Le Mans constitue donc un formidable laboratoire. Chaque participation permet de confronter ses idées à la réalité, d'observer le comportement de la transmission et d'améliorer progressivement la conception.
La petite Tracta n'est évidemment pas appelée à bouleverser le classement général face aux puissantes voitures de sport de l'époque. Mais elle accomplit quelque chose de plus important : elle montre que la traction avant peut être fiable et compétitive.
⚙️ Une mécanique qui ne ressemble à aucune autre
C'est sous la carrosserie que la Type 4 révèle toute son originalité.
Le quatre cylindres SCAP de 1 100 cm³ à soupapes latérales fournit environ 55 ch. Mais la véritable innovation se situe dans la transmission. Le moteur entraîne les roues avant par l'intermédiaire du système développé par Grégoire.
Le fameux joint Tracta constitue la pièce maîtresse de l'ensemble. Il permet aux roues motrices de recevoir la puissance tout en conservant leur capacité à braquer. Cette solution répond directement à l'un des principaux obstacles rencontrés par les pionniers de la traction avant.
La conception permet également de placer le différentiel à l'avant et de rapprocher les organes mécaniques des roues motrices. Les freins sont eux aussi installés près du différentiel, une disposition inhabituelle qui limite les masses non suspendues au niveau des roues.
Tout cela paraît presque évident aujourd'hui. Mais en 1926, faire avancer une automobile en tirant sur ses roues avant constitue encore une véritable rupture avec les habitudes.
🇫🇷 Une révolution française à petite échelle
Tracta ne va pourtant pas devenir un grand constructeur automobile. La production demeure confidentielle et les voitures restent des automobiles de spécialistes, destinées à une clientèle capable d'apprécier leur originalité technique.
C'est finalement le paradoxe de Tracta : son importance dans l'histoire de l'automobile est inversement proportionnelle à sa production.
Quelques années seulement après les premières expériences de Grégoire et Fenaille, la traction avant va progressivement changer de statut. Elle ne sera plus seulement une solution réservée aux ingénieurs un peu audacieux. Elle deviendra une architecture crédible pour des automobiles de série.
Citroën contribuera largement à cette évolution avec sa Traction Avant présentée en 1934. Mais lorsque la célèbre Citroën arrive, la route a déjà été défrichée par quelques pionniers. Parmi eux, Jean-Albert Grégoire occupe une place particulière.
🕰️ Un témoin désormais centenaire
Et c'est ce qui rend la Tracta Type 4 GéPhi particulièrement émouvante à observer aujourd'hui.
Construite en 1926, elle appartient à une époque où l'automobile n'a pas encore trouvé toutes ses recettes. Chaque constructeur expérimente, chaque ingénieur cherche sa propre solution et certaines automobiles ressemblent davantage à des laboratoires roulants qu'à des produits industriels.
Notre exemplaire a heureusement traversé les décennies et il est le seul survivant des trois construits. Son histoire est associée aux premières aventures mancelles de Tracta.
Il faut surtout regarder cette petite automobile pour ce qu'elle représente : une machine née d'une idée audacieuse, construite en très petite série et devenue, avec le temps, un témoin de l'une des grandes évolutions techniques de l'automobile française.
Un siècle plus tard, la traction avant est devenue tellement banale qu'il faut presque faire un effort d'imagination pour comprendre ce qu'elle pouvait avoir de révolutionnaire en 1926.



























