Citroën DS21 IE Lorraine (1968-1973)
(Rétromobile, Parc des Expos de la Porte de Versailles, février 2018)
Citroën DS 21 IE Lorraine :
La DS aux deux visages
🚘 Une DS qui prend ses distances
Au milieu des années 1960, la Citroën DS n'a plus besoin de prouver qu'elle est une automobile à part. Sa silhouette, sa suspension hydropneumatique et son confort ont depuis longtemps installé sa réputation. Mais pour une clientèle fortunée qui souhaite se distinguer davantage, la DS de série peut encore servir de point de départ à quelque chose de plus exclusif.
C'est précisément le terrain de jeu d'Henri Chapron. Installé à Levallois-Perret, le carrossier travaille depuis plusieurs années sur les modèles de Javel, auxquels il apporte des carrosseries et des aménagements spécifiques. Ses cabriolets et ses coupés sont déjà bien connus des amateurs, mais il s'intéresse également aux berlines de grand luxe.
En 1964, il présente la DS Majesty. Celle-ci se distingue notamment par son pavillon rehaussé et sa poupe redessinée, dans un esprit plus classique que celui de la DS originelle. Quelques années plus tard, Chapron renouvelle sa proposition avec la Lorraine, une nouvelle interprétation de la berline haut de gamme, dont la production s'étend de 1968 à 1973.
L'objectif reste le même : offrir à la DS une présentation plus exclusive, mais le résultat prend une direction stylistique sensiblement différente.
✏️ Une poupe qui change tout
La Lorraine ne cherche pas à dissimuler ses origines. De face, elle conserve les traits caractéristiques de la DS, immédiatement reconnaissables. C'est en observant la partie arrière que le travail du carrossier apparaît le plus clairement.
Les rondeurs de la berline de série cèdent la place à des lignes plus géométriques. La poupe devient presque verticale, avec des surfaces planes et des angles marqués. Le pavillon adopte lui aussi un dessin plus horizontal. L'ensemble donne à la voiture une allure plus formelle, presque protocolaire, loin de l'originalité du dessin de Flaminio Bertoni.
Le dessin est attribué au styliste Paul Colinet, qui a collaboré au projet de la DS Présidentielle. La parenté stylistique avec cette dernière se retrouve notamment dans le traitement de la partie arrière. La Lorraine semble ainsi vouloir rapprocher la DS du monde des grandes voitures officielles, sans pour autant atteindre les dimensions hors normes de la limousine de l'Élysée.
Cette transformation ne relève pas simplement d'un exercice de style. Elle répond à une conception du luxe dans laquelle l'automobile doit aussi exprimer le statut de son propriétaire. Là où la DS de série surprend par son modernisme, la Lorraine revendique une distinction plus classique.
⚙️ L'injection électronique sous le capot
L'exemplaire présenté porte l'appellation DS 21 IE. Les deux lettres finales désignent l'injection électronique, une évolution technique proposée sur la DS 21 à partir de 1969. Le moteur quatre cylindres de 2 175 cm³ reçoit alors une injection Bosch qui porte sa puissance à 139 ch SAE, soit 125 ch selon la norme DIN.
Cette évolution permet à la grande Citroën de gagner en vigueur tout en conservant ce qui fait sa singularité : une suspension hydropneumatique et un confort de roulement qui restent parmi ses principaux arguments.
La Lorraine ne cherche donc pas seulement à se distinguer par sa carrosserie. Elle repose sur une base mécanique déjà au sommet de la gamme DS. L'association entre cette motorisation moderne et une présentation réalisée par un carrossier indépendant contribue à son positionnement très haut de gamme.
Il ne faut toutefois pas imaginer une voiture entièrement nouvelle. Sous les transformations de Chapron demeure une DS, avec ses qualités, ses particularités techniques et son architecture. Le carrossier ne remplace pas l'automobile de Javel, il en propose une interprétation destinée à une clientèle bien particulière.
💎 Treize exemplaires et un propriétaire de marque
La Lorraine demeure une automobile particulièrement rare. En raison de son prix élevé, et sans doute aussi pour son esthétique discutable, seulement treize exemplaires produits entre 1968 et 1973. Les sources historiques consacrées aux créations de Chapron donnent toutefois des chiffres différents, généralement proches d'une vingtaine de voitures. Ce décompte variable rappelle la difficulté de reconstituer précisément la production de certaines carrosseries artisanales.
La voiture photographiée possède en outre une histoire particulière : elle a appartenu à Alain Poher. Président du Sénat de 1968 à 1992, celui-ci a également assuré à deux reprises l'intérim de la présidence de la République. La première fois, en 1969, après la démission du général de Gaulle ; la seconde, en 1974, à la suite du décès de Georges Pompidou. Notons qu'elle est équipée d'une boite manuelle classique et non de la boite semi-automatique qui est généralement installée sur les DS.
Cette provenance donne à la Lorraine une résonance particulière. Sans être pour autant une voiture présidentielle officielle, elle a appartenu à un homme qui a occupé les plus hautes fonctions de l'État. Son allure formelle, sa rareté et le soin apporté à sa présentation s'accordent assez bien avec cet univers institutionnel.
La Lorraine illustre finalement une époque où le luxe automobile pouvait encore passer par le travail d'un carrossier indépendant. À partir d'une DS déjà prestigieuse, Chapron a créé une voiture qui ne cherchait pas à séduire le plus grand nombre, mais à répondre aux attentes d'une poignée de clients.









