Renault Le Car (1976-1983)
(Auto-Moto-Rétro, Parc des Expos de Rouen, Seine-Maritime, septembre 2017)
🇫🇷🚗 Renault LeCar
Elle rêvait de l'Amérique
Renault n’a jamais caché son attirance pour le marché américain. Après l’échec sévère de la Dauphine et le succès d’estime de la Floride, la marque se retire des États-Unis, mais conserve un lien capital : son partenariat avec AMC. L’accord permet de maintenir un réseau de distribution, mais aussi un pont vers l’Amérique du Sud par l’intermédiaire de productions étonnantes comme la Willys Interlagos, cousine locale de l’Alpine A108.
Pourtant, la véritable ambition reste ailleurs : s’imposer en Amérique du Nord. L’exemple de la Volkswagen Coccinelle, petite étrangère devenue phénomène de masse, intrigue la Régie.
Lorsque la Renault 5 devient un best-seller en Europe, l’idée s’impose presque naturellement : si une compacte maline peut séduire des millions de conducteurs européens, pourquoi ne trouverait-elle pas, elle aussi, un public aux États-Unis ? Le contexte semble favorable : chocs pétroliers, appétit croissant pour des voitures plus sobres, montée en puissance des modèles japonais, Honda Civic en tête. Renault se dit que la fenêtre est ouverte.
Évidemment, exporter la Renault 5 sans modification aurait été impossible. Les normes américaines sont strictes, le marché exigeant, les attentes bien différentes de celles du public européen. Renault engage donc une adaptation profonde.
Les pare-chocs sont renforcés pour supporter un choc à 5 mph sans dégâts. Les phares H4, interdits, cèdent la place à des optiques rondes scellées dans un premier temps (modèle jaune ci-dessous). La silhouette perd un peu de son charme initial, mais gagne son homologation. À l’arrière, la plaque d’immatriculation est ré éclairée selon les règles locales. Des répétiteurs latéraux apparaissent.
L’intérieur suit la même logique : instrumentation plus lisible, options plus généreuses, climatisation, toit ouvrant, sellerie améliorée. L’objectif est simple : rassurer un conducteur habitué à un minimum de confort.
Ces ajustements permettent à la R5 d’exister commercialement, mais soulignent aussi l’écart culturel : une voiture pensée pour la ville européenne doit désormais affronter les grands espaces américains.
Sous le capot, Renault reste fidèle à sa philosophie : petite cylindrée, simplicité mécanique, sobriété.
La Renault Le Car reçoit les moteurs de la famille Cléon-Fonte : un 1,3 litre puis un 1,4 litre, dépollués pour respecter les normes locales. La puissance tombe autour de 55 ch, ce qui paraît dérisoire au pays des V6 et des V8. Mais la consommation reste faible, ce que Renault pense être un atout décisif dans une période où la question énergétique prend de l’importance après les deux choc pétroliers.
En ville, la Renault surprend agréablement : direction précise, gabarit idéal, agilité naturelle. Elle se faufile partout. Cette personnalité tranche avec les habitudes locales et séduit une partie de la clientèle urbaine, plus jeune, parfois attirée par un exotisme automobile « à la française ».
Sur autoroute en revanche, les limites apparaissent clairement : reprises modestes, bruit mécanique plus présent, tenue à haute vitesse moins sereine que celles de voitures plus lourdes. Le Car n’est pas conçue pour avaler les grandes distances ; elle est pensée pour un autre monde, à l'intérieur des grandes métropoles.
En Europe, la Renault 5 incarne le compromis idéal entre praticité et charme. Aux États-Unis, elle provoque des réactions plus tranchées. On la trouve mignonne, parfois originale, mais aussi fragile ou simplement « ugly ». Les modifications imposées par les normes n’aident pas : les phares ronds et les gros pare-chocs brouillent sa ligne.
Le confort paraît léger face aux standards américains. La sellerie est jugée trop ferme pour les corps douillets des américains. L’équipement moins généreux que celui de la concurrence qui regorge de gadgets et l’absence de boîte automatique refroidit une partie du marché. Et malgré les efforts d’AMC, l’approvisionnement en pièces détachées n’est pas toujours à la hauteur, nuisant à la réputation de fiabilité.
Sa consommation est exemplaire, mais aux États-Unis l’essence reste très bon marché. L’argument tombe un peu à côté de sa cible.
Au final, la Le Car n’est ni totalement adaptée, ni complètement décalée : elle occupe une position intermédiaire, cohérente avec sa nature mais difficile à vendre à grande échelle.
La Renault Le Car n’est pas arrivée aux États-Unis sans atouts. Sa maniabilité fait merveille en ville, sa consommation reste l’une des plus faibles du marché et son style inattendu lui donne une petite touche « mode » qui séduit une clientèle sensible à l’originalité. Sa mécanique simple, robuste et facile à entretenir renforce cette image d’efficacité pratique. Quant à son identité « européenne chic », elle contribue à en faire un objet un peu différent, presque exotique, dans un paysage dominé par des modèles beaucoup plus imposants.
Mais ses limites apparaissent vite. Sur les longues distances, ses performances manquent de souffle et rappellent qu’elle a été pensée pour un tout autre environnement routier. Le confort est jugé léger selon les standards américains, et le réseau AMC, malgré la bonne volonté affichée, peine parfois à fournir un service après-vente suffisamment réactif. À cela s’ajoutent une corrosion précoce qui ternit sa réputation, une boîte manuelle et une carrosserie trois portes peu adaptées au marché local, ainsi qu’un positionnement tarifaire qui ne joue pas franchement en sa faveur. Plus chère que des berlines d'entrée de gamme, elle est moins polyvalente, et ça lui nuit.
Malgré ces faiblesses, Le Car parvient à fédérer une clientèle : un public urbain, curieux, souvent francophile, qui assume un choix différent et revendique même cette singularité. À sa manière, elle permet à Renault de rester visible et active sur un marché américain difficile, en attendant des ambitions plus structurées.
Le démarrage est timide : seulement 6 800 ventes en 1976. Il faut attendre 1982 pour un sursaut, avec 37 000 voitures vendues sous l’effet d’un nouveau choc pétrolier et peut-être l'arrivée d'un modèle 5 portes (modèle ci-dessus).
Au total, Le Car atteint environ 182 000 exemplaires, un score modeste au regard du marché américain, mais suffisant pour maintenir la marque à flot.
Surfant sur son succès prétendu aux USA, en 1978, Renault commercialise en France une série spéciale « Renault 5 Le Car by Renault», limitée à 6 000 exemplaires numérotés. Clin d’œil assumé au marché américain, c'est tout bonnement une Renault 5 TS avec quelques équipements spéciaux et quelques auto-collants. A ne pas confondre avec la Renault LeCar présentée ici.
Mieux encore : Heuliez déclinera une version Le Car Van plus rare encore, version décalée qui ne manque pas de personnalité et qui s'adresse plutôt aux dandys et excentriques.
Cependant, Renault Le Car n’a jamais eu vocation à dominer le marché américain. Mais elle a rempli un rôle autrement plus stratégique : elle a permis à Renault de rester présent, crédible et visible, malgré les difficultés d’un marché particulièrement exigeant.
Cette présence continue ouvre la voie à une coopération industrielle renforcée avec AMC. De cette alliance naîtront deux modèles qui symbolisent la réciprocité du partenariat :
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la Renault Alliance, pensée et construite aux États-Unis à partir de la Renault 9 ;
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le Jeep Cherokee, importé en Europe et annonçant l’essor d’une nouvelle ère pour AMC.
La Renault Le Car restera comme un modèle de transition. Un jalon discret mais essentiel, témoin de la dernière grande tentative de Renault pour s’inscrire dans l’histoire automobile américaine. Une petite voiture qui, sans jamais renier son identité, aura construit un pont entre deux mondes.




