Delahaye 135 Guilloré (1949)
(Auto-Moto-Rétro, Parc des Expos de Rouen, Seine-Maritime, septembre 2017)
Delahaye 135 Guilloré
Parmi les grandes automobiles françaises de l’entre-deux-guerres, la Delahaye 135 occupe une place singulière. Née en 1935, elle n'est ni strictement sportive, ni véritablement luxueuse au sens ostentatoire du terme. Elle incarne une forme d’équilibre aujourd’hui disparu. Une voiture conçue avec sérieux, destinée à une clientèle exigeante, pour qui la qualité d’ensemble prime sur l’effet immédiat.
Cette position intermédiaire, à la fois technique et culturelle, explique pourquoi la 135 a pu donner naissance à des interprétations aussi diverses. Du spectaculaire au plus discret, chaque carrossier y a projeté sa vision. Certaines ont traversé le temps comme des icônes. D’autres, plus silencieuses, méritent pourtant une attention toute particulière.
La réputation de la Delahaye 135 ne repose pas sur ses seules carrosseries, aussi spectaculaires soient-elles parfois. Elle s’appuie avant tout sur une base mécanique et technique d’un niveau exceptionnel pour son époque. Châssis rigide et bien dimensionné, répartition des masses équilibrée, tenue de route sûre : la 135 est pensée comme une voiture complète, capable d’encaisser aussi bien les usages quotidiens que les longs parcours à rythme soutenu.
Son six-cylindres en ligne, souple et volontaire, décliné en plusieurs niveaux de puissance, privilégie l’endurance et l’agrément plutôt que la brutalité. Associé à une transmission efficace et à une mise au point soignée, il confère à la Delahaye une homogénéité rare. Cette solidité de fond permet au châssis 135 d’accepter des carrosseries très différentes — lourdes ou légères, classiques ou audacieuses — sans jamais trahir ses qualités dynamiques.
C’est cette excellence mécanique, discrète mais profonde, qui fait de la Delahaye 135 un support de choix pour les meilleurs carrossiers français de l’entre-deux-guerres.
Face aux interprétations spectaculaires de certains confrères, Guilloré adopte une approche presque inverse. Son travail ne cherche pas à transformer la Delahaye en manifeste stylistique, mais à prolonger logiquement les qualités de la voiture. Les volumes sont pleins, continus, sans rupture ostentatoire. Les lignes évitent l’effet pour privilégier la cohérence.
La calandre reste sobre, les ailes sont généreuses mais maîtrisées, la poupe intégrée sans artifice. Le pavillon, souvent haut et rationnel, favorise l’habitabilité et l’équilibre visuel. Rien ne cherche à attirer l’œil de force, mais tout contribue à une impression de solidité tranquille et d’élégance durable.
Cette retenue n’est pas un manque d’audace : c’est un choix. Guilloré s’adresse à une clientèle qui privilégie la qualité d’exécution, la lisibilité des formes et la longévité esthétique. Sur une Delahaye 135, cette philosophie trouve un terrain idéal, donnant naissance à des voitures moins spectaculaires que certaines icônes de concours, comme celles de Figoni et Falaschi ou Saoutchik. Ici on reste dans le sobre et l'élégant, à la manière de Chapron ou Letourneur & Marchand.
La Delahaye 135 apparaît rétrospectivement comme un sommet. Elle synthétise un savoir-faire mécanique éprouvé, une conception équilibrée et une liberté d’interprétation laissée aux carrossiers qui n’existera bientôt plus. Avec elle, Delahaye atteint une forme de maturité que la marque ne parviendra jamais réellement à dépasser.
La Delahaye 235, lancée après-guerre, constitue une ultime tentative pour prouver que l’on peut encore faire mieux. Plus moderne dans sa présentation, plus ambitieuse sur le papier, elle cherche à actualiser l’esprit de la 135 sans en renier les principes. Mais cette démonstration arrive trop tard. Trop coûteuse, trop conservatrice dans son architecture, elle ne trouve pas son public et ne sera produite qu’à environ quatre-vingts exemplaires.
Ce chiffre, à lui seul, résume l’impasse dans laquelle se trouve alors Delahaye. En 1954, la marque est rachetée par Hotchkiss, mettant un terme à une aventure industrielle qui n’a jamais manqué de compétence, mais qui n’a pas su — ou voulu — s’adapter à un monde automobile désormais dominé par la production de masse.
Dans ce contexte, la 135, surtout lorsqu’elle est carrossée avec la retenue et la justesse d’un Guilloré, apparaît comme la plus cohérente des Delahaye. Non pas une promesse d’avenir, mais une conclusion maîtrisée. Un sommet atteint au bon moment — et refermé avec dignité.



