Porsche 356 Pré-A 1500 Super Evita Peron (1953)
(Rétromobile, Parc des Expos de la Porte de Versailles, février 2018)
Créée en 1950 pour célébrer l’achèvement de la route panaméricaine au Mexique, la Carrera Panamericana devient rapidement bien plus qu’une simple épreuve routière. Sur près de 3 000 kilomètres, les concurrents traversent le pays à très haute vitesse, en enchaînant longues lignes droites, routes de montagne, chaleur, altitude et revêtements parfois difficiles. Les premières éditions attirent rapidement les grands constructeurs européens, venus se mesurer aux puissantes voitures américaines sur un terrain où la vitesse et l’endurance sont aussi importantes que la fiabilité.
Pour Porsche, la Carrera Panamericana représente un formidable terrain d’expérimentation. La petite marque allemande y engage ses voitures de sport et démontre qu'une mécanique de cylindrée modeste peut se montrer redoutablement efficace face à des machines beaucoup plus puissantes. En 1953, Porsche remporte notamment sa catégorie avec une 550 Spyder. D'autres Porsche 356 prennent le départ en obtenant des places d'honneur. Mais cette édition reste aussi l'une des plus difficiles de l'histoire de l'épreuve, avec des conditions particulièrement éprouvantes pour les hommes comme pour les mécaniques.
C'est dans ce contexte que prend le départ une étonnante Porsche 356 Pré-A 1500 Super.
Au volant de cette Porsche se trouve Jacqueline Evans. Britannique installée au Mexique, elle est à la fois actrice et passionnée d'automobile. Surtout, elle n'hésite pas à prendre le départ de la Carrera Panamericana, une épreuve où les femmes sont alors extrêmement rares.
En 1953, elle engage donc cette 356 dans la catégorie des voitures de sport jusqu'à 1 600 cm³. La petite Porsche porte le numéro 200 et reçoit une décoration pour le moins originale : un portrait d'Eva Perón orne son capot, accompagné de la mention « En memoria de Eva Perón ». La célèbre première dame argentine est morte l'année précédente et Jacqueline Evans souhaite ainsi rendre hommage à celle qui avait été son amie.
La Porsche ne connaîtra toutefois pas la gloire sportive. Evans est disqualifiée pour avoir dépassé les temps impartis. Mais l'essentiel est ailleurs : sa 356 fait partie de ces voitures qui ont laissé une véritable empreinte visuelle dans l'histoire de la Carrera Panamericana. Sa décoration lui vaut d'ailleurs de devenir bien plus célèbre que son classement ne pourrait le laisser penser.
Cette 356 Pré-A 1500 Super appartient encore à une époque où Porsche construit des voitures relativement simples, légères et compactes, très éloignées de l'image que donnera plus tard la 911. Son quatre cylindres à plat de 1 488 cm³ développe environ 70 ch dans sa version Super. Une puissance qui peut sembler modeste aujourd'hui, mais qui s'accorde parfaitement avec le poids contenu de la 356 et son comportement particulièrement efficace.
La voiture engagée par Jacqueline Evans illustre ainsi parfaitement la philosophie Porsche de l'époque : plutôt que de chercher systématiquement la puissance, il faut exploiter au mieux la légèreté, l'agilité et la fiabilité. Sur les routes mexicaines, cette recette possède de sérieux arguments.
Mais c'est surtout son histoire qui distingue cette 356 des autres. Elle associe une jeune marque allemande encore en pleine construction de sa réputation, une pilote britannique installée au Mexique, l'une des courses routières les plus difficiles de son époque et un hommage à l'une des femmes les plus célèbres de l'Amérique du Sud. Une combinaison pour le moins improbable.
La Carrera Panamericana aura finalement laissé une trace durable dans l'histoire de Porsche. Son nom, associé aux exploits des 356 et des 550 Spyder au Mexique, devient suffisamment évocateur pour être repris par la marque quelques années plus tard.
La 911 Carrera RS 2.7, présentée en 1972 pour le millésime 1973, inaugure ainsi une appellation appelée à devenir emblématique. Par la suite, « Carrera » s'impose durablement dans la gamme 911 et devient l'une des signatures les plus célèbres de Porsche.
Plus de vingt ans séparent donc cette petite 356 décorée à la mémoire d'Evita de la première 911 Carrera. Pourtant, le lien est bien réel : derrière ce nom devenu presque banal chez Porsche se cache le souvenir d'une course mexicaine hors norme, où les petites voitures de Stuttgart ont commencé à se faire un nom face aux plus grandes automobiles du monde.