La Licorne B7W4 Normande (1924)
(Auto-Moto-Rétro, Parc des Expos de Rouen, Seine-Maritime, septembre 2017
🚗 La Licorne B7W4 Normande (1924)
La respectabilité mécanique à l’heure des premiers bouleversements
Au milieu des années 1920, l’automobile française entre dans une phase de mutation silencieuse. La production s’organise, les volumes progressent, et certains constructeurs commencent déjà à penser en termes d’industrialisation.
Face aux géants en devenir comme Citroën, Renault ou Peugeot, la firme de Courbevoie — La Licorne — poursuit une trajectoire plus mesurée. Sa production reste volontairement raisonnable, fidèle à une tradition de construction sérieuse héritée de l’avant-guerre.
La B7W4, lancée dans ce contexte, illustre parfaitement cette position intermédiaire : ni populaire, ni prestigieuse, mais solidement ancrée dans le cœur du marché bourgeois.
Techniquement, la B7W4 ne cherche pas à surprendre — et c’est précisément sa logique.
Son 4 cylindres de 1 691 cm³, associé à la boîte 4 rapports W4, s’inscrit dans la tradition des mécaniques éprouvées. Le châssis séparé, les essieux rigides et les ressorts à lames témoignent d’une conception robuste, parfaitement maîtrisée par les ateliers de l’époque.
Dans la France de 1924, cette approche reste pleinement pertinente. La clientèle visée privilégie :
- la fiabilité
- la facilité d’entretien
- la longévité mécanique
plutôt que les innovations spectaculaires encore perçues avec prudence.
Dans sa configuration Normande, la B7W4 adopte une carrosserie ouverte à quatre portes, solution encore très répandue au milieu des années 20.
Ce type de carrosserie offre plusieurs avantages concrets :
- accès aisé aux places arrière
- habitabilité correcte pour une voiture de cette catégorie
- poids contenu
- coût maîtrisé
Elle correspond parfaitement à l’usage des notables de province, pour qui l’automobile doit avant tout être un outil fiable, présentable et polyvalent.
Cette configuration, initiée par La Licorne, sera reprise par d'autres constructeurs, comme Citroën, y compris le nom de "normande".
La Licorne ne vise pas la démonstration sociale tapageuse. La B7W4 s’adresse à une clientèle bien identifiée :
- médecins
- négociants
- entrepreneurs locaux
- professions libérales
- administrations
Autrement dit, une bourgeoisie de bon sens, attachée à la solidité plus qu’au prestige ostentatoire.
Dans cet univers, la Licorne cultive une réputation de sérieux presque discret. La voiture n’impressionne pas — elle rassure.
Avec le recul, la B7W4 apparaît comme le produit d’un équilibre fragile. Car pendant que La Licorne perfectionne ses modèles traditionnels, le paysage industriel se transforme en profondeur.
La crise de 1929 va agir comme un révélateur brutal :
- chute de la demande
- pression accrue sur les coûts
- nécessité d’industrialiser massivement
- concentration progressive du secteur
Les constructeurs aux volumes modestes, dont La Licorne, vont se retrouver de plus en plus exposés. La qualité de fabrication ne suffit plus lorsque l’économie impose ses nouvelles règles.
La La Licorne n’a jamais manqué de savoir-faire. Ses voitures étaient bien construites, honnêtes, adaptées à leur clientèle. Sur le plan technique, la B7W4 ne souffre d’aucune faute majeure.
Mais l’histoire industrielle ne récompense pas toujours la seule compétence.
Après la crise de 1929, le paysage automobile français se durcit brutalement. La production en grande série devient la condition de survie. Les investissements nécessaires explosent. Les réseaux commerciaux s’étendent. Les prix se tendent.
Face aux stratégies offensives de Citroën, Renault et Peugeot, les constructeurs indépendants entrent dans une zone de turbulence dont beaucoup ne sortiront pas. La Licorne se diversifie et résiste, passe la crise. Ses modèles 311, 415 ou L760 sont fort appréciés dans les années 30.
Le coup de grâce survient avec le plan Pons de 1945, vaste programme de rationalisation destiné à restructurer l’industrie automobile française. La Licorne n’y est pas retenue. Privée de soutien officiel, la marque se retrouve rapidement marginalisée.
La situation se complique encore lorsque Citroën, qui fournissait jusque-là des moteurs, décide de ne plus poursuivre cette coopération. Pour un constructeur de taille modeste, la dépendance mécanique devient alors un handicap presque insurmontable.
Malgré plusieurs tentatives pour se maintenir à flot — notamment après un passage sous le contrôle de Bugatti — l’issue devient inévitable. La Licorne cesse définitivement la construction d’automobiles en 1949, avant que l’entreprise ne soit reprise par Berliet.
Les ateliers de Courbevoie poursuivront encore une activité industrielle résiduelle jusque vers 1960, ultime trace d’une maison qui aura traversé un demi-siècle d’histoire automobile française.