Jaguar Type S (1963-1968)
(Auto-Moto-Rétro, Parc des Expos de Rouen, Seine-Maritime, septembre 2017)
🐆 Jaguar S-Type (1963)
Le changement dans la continuité
En 1963, la gamme Jaguar est plus dense qu’elle n’en a jamais eu l’air. La Mark 2, pourtant lancée en 1959, reste une valeur de vente solide et presque inattendue compte tenu de son âge. Au sommet de la hiérarchie trône la Mark X, ambitieuse berline de prestige, techniquement très avancée mais commercialement en deçà des espérances, notamment sur le marché américain.
Dans ce contexte, la S-Type ne remplace pas brutalement la Mark 2. Elle s’intercale. Jaguar choisit la coexistence plutôt que la rupture. Sir William Lyons décide de maintenir trois berlines en parallèle, chacune occupant un territoire précis :
- Mark 2 : le cœur de gamme éprouvé,
- S-Type : la transition technique,
- Mark X : le haut de gamme statutaire.
C’est sous la carrosserie que la S-Type se distingue réellement. La S-Type reprend la suspension arrière indépendante de la Mark X, mais dans une version moins large, adaptée à un gabarit intermédiaire. Elle devient un chaînon essentiel entre l’ancienne et la future génération de berlines Jaguar.
Son élément clé est une architecture sophistiquée dans laquelle Jaguar regroupe propulsion, freinage, suspension et amortissement dans un pont transversal en acier. L’ensemble est isolé de la coque par des blocs de caoutchouc, réduisant vibrations et bruits. Fait remarquable, l’arbre de transmission est utilisé comme triangle supérieur, solution audacieuse, déjà éprouvée sur la Mark X et la Type E.
Malgré son empattement arrière allongé et son embonpoint, la Type S est plus performante que la Mark II. Alors que sur le papier, elle ne devait pas dépasser les performances de la Mark II, sa meilleure tenue de route lui permet d'améliorer la motricité et de mieux absorber les inégalités de la route, le tout en améliorant également le confort des passagers.
La presse anglaise dira d'elle :
"Elle peut être une voiture familiale pratique, un express d'homme d'affaires, un coupé sport, et une grande routière".
Côté moteurs, Jaguar reste fidèle au six-cylindres XK, né en 1948 dans la XK120, proposé en 3,4 litres et 3,8 litres, mais exclusivement en version à double carburateur. Le bloc à triple carburateur de la Type E ne peut être retenu : le compartiment moteur, encore largement hérité de la Mark 2, ne permet pas son implantation. Ce choix confirme l’orientation de la S-Type vers l’agrément et la progressivité plutôt que la sportivité pure.
Avec une course longue (106 mm), il se montre d'une souplesse exceptionnelle, permettant des relances sans effort dans le bruit rauque du 6-cylindres anglais. La transmission est à quatre rapports avec overdrive ou automatique à 3 rapports.
L’essentiel du travail esthétique porte sur la partie arrière, clairement inspirée de la Mark X, mais réduite à l’échelle.
L’arrière est allongé, offrant un coffre nettement plus volumineux que celui de la Mark 2. Les guêtres de roues arrière disparaissent, les garde-boue sont remodelés et descendent plus bas sur les roues, allégeant visuellement la silhouette.
Pour tenter de rééquilibrer cet allongement, Jaguar procède à une série de retouches essentiellement concentrées sur la partie avant. Les nouveaux pare-chocs “slimline” allègent visuellement l’ensemble, tandis que le pare-chocs avant plongeant découvre toute la profondeur de la calandre. Celle-ci adopte un cadre plus épais, traversé par une barre centrale, affirmant davantage la proue sans en modifier fondamentalement le dessin.
Les indicateurs de direction placés aux angles, associés à des feux de position bas intégrés aux ailes avant, élargissent visuellement la face avant. Les antibrouillards, plus profondément enchâssés, participent du même effort de rationalisation. Enfin, les phares coiffés d’un léger pic cherchent à étirer optiquement la silhouette, comme pour répondre à la longueur accrue de l’arrière.
La ligne de toit est abaissée, aplatie et légèrement prolongée vers l’arrière, tandis que la lunette arrière devient plus grande et plus droite. L’effet est double : la voiture paraît plus imposante et les passagers arrière gagnent un peu d’espace à la tête. L’avant reste toutefois très arrondi, signe que Jaguar avance prudemment sur le terrain du renouvellement stylistique.
L’ensemble est soigneusement exécuté, mais le résultat reste un mélange malhabile entre la Mark 2 et la Mark X. La S-Type apparaît comme une chimère : ni totalement nouvelle, ni entièrement héritée, une greffe qui ne prend pas vraiment. Cyril Crouch, ingénieur chef adjoint du département carrosserie à Browns Lane, résumait sans détour l’opinion de l’équipe :
« Nous avons nous-mêmes jugé que cette voiture était vilaine, et quand elle fut commercialisée, on s’est vraiment demandé si c’était bien là ce qu’on pouvait faire de mieux ! Des gens comme moi auraient dû recevoir du bâton pour avoir produit une telle abomination ! »
Cette remarque souligne à quel point l’intention — allonger, moderniser, équilibrer — se heurtait aux contraintes héritées. La S-Type reste donc un modèle de transition nécessaire, mais au style parfois discuté.
En 1966, la Mark X est rebaptisée 420G, tandis qu’apparaît la Jaguar 420 équipée du six-cylindres 4,2 litres. Cette dernière est pensée pour remplacer la S-Type, mais la demande persistant, Jaguar maintient l’ensemble de la gamme.
Ainsi, jusqu’en 1968, quatre berlines cohabitent : Mark 2, S-Type, 420 et 420G.
La situation est unique, révélatrice d’un constructeur en pleine transition mais refusant les décisions brutales. L’arrivée de la Jaguar XJ6 mettra fin à cette complexité : elle remplacera toutes ces berlines d’un seul geste, à l’exception de la 420G qui restera brièvement au catalogue.
Toutefois, la Type S s'est vendue à 9 928 exemplaires pour la 3.4 litres et même 15 065 exemplaires pour la 3.8 (notre modèle) pourtant retirée du marché six plus tôt.
Avec le recul, la S-Type apparaît surtout comme une voiture de transition : nécessaire pour préparer la XJ, mais stylistiquement hésitante et parfois maladroite. Une Jaguar qui assume son rôle, mais sans briller par son charisme.
FICHE TECHNIQUE :
Type du moteur : 6 cylindres en ligne, essence
Bloc : fonte
Culasse : aluminium
Emplacement : avant longitudinal
Puissance fiscale : 20 CV
Cylindrée : 3 781 cm³
Alésage x course : 87 x 106 mm
Taux de compression : 8,5:1
Vilebrequin : 7 paliers
Puissance maximale : 220 ch à 5 500 tr/min
Couple maximal : 33,4 mkg à 3 000 tr/min
Distribution : double arbre à cames en tête
Nombre de soupapes : 2 par cylindre
Alimentation : 2 carburateurs SU
Type de transmission : propulsion
Boîte de vitesses : manuelle 4 rapports avec overdrive (ou automatique Borg-Warner)
Direction : à vis et galet (3,5 tours)
Diamètre de braquage : 11,2 m
Châssis : monocoque
Suspension avant : double triangulation avec ressorts hélicoïdaux et amortisseurs hydrauliques
Suspension arrière : roues semi-indépendantes, triangles, ressorts hélicoîdaux
Longueur : 4 750 mm
Largeur : 1 683 mm
Hauteur : 1 416 mm
Empattement : 2 730 mm
Voie avant : 1 403 mm
Voie arrière : 1 378 mm
Garde au sol : 178 mm
Pneus avant : 185 HR 15
Pneus arrière : 185 HR 15
Freins avant : disques ventilés
Freins arrière : disques
Vitesse maximale : 200 km/h
0 à 100 km/h : 10 s
400 m D.A. : 16,5 s
1000 m D.A. : 30,8 s
Capacité du réservoir : 65 litres
Consommation à 90 km/h : 10,5 l/100 km
Consommation à 120 km/h : 13,5 l/100 km
Consommation en cycle urbain : 18,5 l/100 km
Volume du coffre : 430 litres
Cx : 0,42
Poids à vide : 1 575 kg