Saab 95 (1959-1978)
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(Auto-Moto-Rétro, Parc des Expos de Rouen, Seine-Maritime, septembre 2017)
Saab 95 — Le break venu du froid
En Suède, l’hiver dure huit mois, les routes sont blanches et droites, et les voitures doivent être capables d’emmener trois enfants, un chien, deux paires de skis et la réserve de knackebröd sans broncher. C’est dans ce contexte que naît, en 1959, la Saab 95, un break pas comme les autres.
Avant de construire des voitures, Saab fabriquait des avions. Et ça change tout.
Dans la Suède d’après-guerre, Svenska Aeroplan Aktiebolaget — SAAB — se tourne vers l’automobile avec la même rigueur que pour ses chasseurs à réaction. Résultat : les premières voitures Saab n’ont rien de conventionnel. Traction avant, moteurs deux temps deux cylindres compacts, châssis étudiés comme des fuselages, lignes pensées pour fendre l’air plus que pour flatter l’œil. C'est ainsi que nait l'Ursaab, prototype qui va engendrer la 92 puis la Saab 93.
La Saab 95, lancée en 1959, incarne parfaitement cette philosophie venue du ciel. C’est un break, oui, mais pas comme les autres. Conçu à partir de la Saab 93, il adopte une silhouette unique, tendue, utilitaire sans être vulgaire. Le dessin n’est pas là pour plaire — il est là pour durer, pour loger, pour protéger.
On retrouve dans la 95 des réflexes de constructeur d’avions :
- Allègement maximal là où c’est possible,
- Répartition logique des commandes,
- Visibilité et lisibilité optimales,
- Maintenance simplifiée,
- Robustesse des assemblages.
Dans un monde automobile où l’on surjoue le style, Saab privilégie la logique, la lisibilité, la cohérence. La 95 est un outil pensé pour vivre. Un vrai break dans tous les sens du terme : rupture avec les standards, et invitation au grand voyage.
La 95 est souvent perçue comme une simple version break de la 96. C’est en réalité plus complexe.
Elle est, à l'origine, conçue à partir de la Saab 93, la première berline moderne de la marque. Elle en reprend la base technique, le moteur trois cylindres deux-temps, la face avant étroite, et cette logique de conception directement héritée de l’aviation : tout doit avoir une fonction claire. Pas de chrome superflu, pas de fioritures. Juste l’essentiel, avec un sens très nordique de la sobriété.
Le design de la Saab 95 ne cherche pas à séduire. Il cherche à résoudre des problèmes : transporter, protéger, durer. Le capot est court, le pare-brise avancé, le pavillon long et droit, l’arrière abrupt. Chaque ligne est une conséquence d’un choix fonctionnel. Même si le style peut sembler rudimentaire, l'observation montre que chaque pièce de carrosserie est soigneusement étudiée pour offrir une moindre résistance à l'air.
Et comme Saab ne travaille pas par ruptures : la 95 évolue progressivement, s’enrichissant au fil des années des innovations développées pour la Saab 96. En 1960, elle reçoit la nouvelle face avant plus large ; en 1965, une boîte 4 vitesses. En 1967, c’est le tournant : le moteur V4 Ford remplace le deux-temps. Le break gagne en puissance, en souplesse, en silence. Il devient presque une voiture moderne — sans jamais perdre sa rigueur initiale.
Jusqu’en 1967, la 95 conserve l’avant classique aux phares ronds, avec ses larges ailes typiques des premières Saab. Mais en 1968, c’est le tournant esthétique : la face avant s’élargit, les phares deviennent rectangulaires sur les versions européennes, suivant l'évolution apportée par la Saab 99. L’idée n’est pas de suivre la mode, mais d’améliorer la visibilité, la signature lumineuse, l’aérodynamisme.
S’installer dans une Saab 95, ce n’est pas simplement "monter dans une voiture". C’est pénétrer dans une logique. Un raisonnement d’ingénieur. On est assis haut, dans une position droite, sans fioriture. On n’a pas cherché à flatter l’œil — on a cherché l’efficacité.
Le pare-brise panoramique offre une visibilité généreuse, presque théâtrale. Le volant est fin, très vertical, pensé pour être tenu longtemps sans fatigue. Les commandes sont sous la main, accessibles même avec des moufles.
Le levier de vitesses est au volant sur les premières versions, pratique pour libérer l’espace entre les sièges, et cohérent avec la philosophie du break. Les instruments sont lisibles, bien contrastés, sans effet de style. Ici, tout est conçu pour qu’on puisse rouler longtemps sans se poser de questions.
La Saab 95 est courte : 4,20 mètres. Mais elle pense mieux l’espace que bien des voitures plus longues. C’est sa force.
Son coffre est profond, large, et facilement accessible grâce à un hayon qui s’ouvre en deux parties : vitre basculante en haut, partie basse à charnières, comme une calèche. On peut s’en servir comme assise, comme surface de chargement, ou comme abri en cas de pluie. L’ingéniosité avant le tape-à-l’œil.
La banquette arrière se replie en un clin d’œil, sans système compliqué, et libère un plancher plat. Et sur certaines versions, on trouve deux petits sièges d’appoint repliables dans le coffre. Oui, la Saab 95 peut transporter jusqu’à 7 personnes — à une époque où le concept de "monospace" n’existait même pas encore.
Ce n’est pas une voiture de démonstration. C’est un outil de vie quotidienne, fait pour les familles nombreuses, les routes enneigées, les virées à la campagne. Une voiture qu’on n’hésite pas à salir, parce qu’elle est faite pour ça.
La Saab 95 n’a jamais cherché à plaire. Elle a été conçue pour durer, pour transporter, pour rouler par tous les temps — pas pour figurer en vitrine. Et pourtant, avec le temps, c’est précisément cette honnêteté qui fait son charme.
Dans ses lignes presque droites, dans ses vitres presque plates, dans ses commandes posées là où il faut, on retrouve l’esprit d’un constructeur qui ne s’est jamais soucié de la mode. Saab ne copiait personne. Saab faisait ce qui avait du sens.
La 95, c’est un outil intelligent, conçu pour une vie simple et bien remplie : partir tôt, emmener tout le monde, traverser la neige, rentrer tard. Elle ne séduit pas par l’apparence — elle convainc par la cohérence.
À l’heure où les breaks disparaissent, dilués dans la mode SUV, la Saab 95 nous rappelle qu’on peut faire autrement. Qu’on peut voyager léger, voyager juste. Qu’il existe encore, dans l’histoire de l’automobile, des voitures qui ont été dessinées par des ingénieurs pour des gens vrais, et non par des stylistes pour des panels marketing. Vingt ans plus tard, la Renault 21 Nevada parviendra avec un immense succès à confirmer cette équation.
C’est peut-être ça, le plus beau dans cette Saab venue du ciel : elle est restée les roues sur terre.
La Saab 95 quitte discrètement la scène en 1978, après près de vingt ans de service. Pas de feu d’artifice, pas d’édition finale dorée, pas de nostalgie programmée. Juste la fin logique d’un modèle qui avait fait son temps.
Mais l’esprit ne disparaît pas. Il mute.
Dès la fin des années 70, Saab explore d’autres formes. La Saab 900 "Combi Coupé" réinvente le break à sa manière : plus basse, plus longue, plus profilée. Une vision du break pour l’ère du design rationnel et des lignes tendues. Bien plus tard la 9-5, qui reprendra le nom de sa lointaine ancêtre, changera complètement d’échelle.
Mais aucune n’aura exactement ce goût-là :
Celui d’un utilitaire suédois, pensé sans compromis,
Dessiné par des ingénieurs d’avion,
Et conduit par ceux qui n’ont jamais eu peur de rouler différemment.
FICHE TECHNIQUE :
🔹Type du moteur : 2 temps, 3 cylindres en ligne
🔹Bloc : Fonte
🔹Culasse : Aluminium
🔹Emplacement : Avant longitudinal
🔹Puissance fiscale : Environ 9 CV
🔹Cylindrée : 841 cm³
🔹Alésage x course : 75 x 75 mm
🔹Taux de compression : Environ 7,5:1
🔹Vilebrequin : 3 paliers
🔹Puissance maximale : 42 ch DIN à 4500 tr/min
🔹Couple maximal : Environ 7,2 mkg à 3000 tr/min
🔹Distribution : Sans soupapes (moteur 2 temps)
🔹Alimentation : Carburateur simple corps
🔹Type de transmission : Traction avant
🔹Boîte de vitesses : 3 rapports manuels
🔹Direction : Crémaillère
🔹Diamètre de braquage : Environ 10,4 m
🔹Suspension avant : Ressorts hélicoïdaux, jambes de force MacPherson
🔹Suspension arrière : Ressorts à lame semi-elliptiques, essieu rigide
🔹Longueur : 4,20 m
🔹Largeur : 1,56 m
🔹Hauteur : 1,43 m
🔹Empattement : 2,55 m
🔹Voie avant : 1,29 m
🔹Voie arrière : 1,28 m
🔹Pneus avant : 5.60-15
🔹Pneus arrière : 5.60-15
🔹Freins avant : Tambours
🔹Freins arrière : Tambours
🔹Vitesse maximale : Environ 135 km/h
🔹0 à 100 km/h : Environ 20 s
🔹400 m D.A. : ≈ 22 s
🔹1000 m D.A. : ≈ 38 s
🔹Capacité du réservoir : 43 litres
🔹Consommation à 90 km/h : 7-8 l/100 km
🔹Consommation à 120 km/h : 9-10 l/100 km
🔹Consommation en cycle urbain : 10-12 l/100 km
🔹Volume du coffre : Environ 700 litres (banquette rabattue)
🔹Poids à vide : 1 070 kg